La soupe née au pied du Kilimandjaro
Karine Tardon
C’était un soir, au pied du Kilimandjaro, quand les parfums commencent à monter de la terre.
À cette époque, Karine et Jeff sont engagés dans un long voyage en camion, de Toulouse jusqu’au Cap, avec leurs deux aînés. Leur troisième enfant naîtra sur la route. Pendant plusieurs années, leur vie se construit ainsi au fil des pistes, des frontières, des campements et des rencontres.
Comme à chaque fin de journée, ils ont garé leur camion de brousse et établi un campement provisoire, à l’abri des regards et non loin d’un point d’eau. Toute leur attention est concentrée sur une tâche délicate : transférer l’eau d’un jerrican à un autre. L’heure du dîner approche et il faut préparer la soupe pour toute la petite famille qui s’impatiente déjà à l’arrière du véhicule.
Et tout à coup, leur champ de vision se trouve obstrué par… une paire de pieds immenses.
Karine et Jeff osent lever les yeux et découvrent un homme masaï d’une taille impressionnante, droit, vêtu de la toge rouge traditionnelle. Aussi surpris qu’eux, il semble néanmoins s’amuser du petit manège qui règne autour de leur cuisine de campagne improvisée.
Nos voyageurs retiennent leur souffle. Ils ont suffisamment parcouru le monde pour savoir qu’ils sont en train de vivre l’un de ces instants qui ne s’oublient pas.
L’homme se met à parler dans une langue que ni l’un ni l’autre ne comprend. Il s’anime, ses mains accompagnent ses mots, pleines d’une envie de partage.
Mais que veut-il donc dire ?
C’est alors qu’un enfant sort la tête du véhicule. Le Masaï s’approche à son tour pour voir ce qui se trame à l’intérieur. Quelques secondes plus tard, quelque chose s’est déjà déplacé. Les enfants ont fait ce qu’ils savent si bien faire : ils ont rendu la rencontre simple.
Après quelques gestes, des sourires, puis des rires, la distance tombe peu à peu. Et la petite famille française se retrouve chaleureusement invitée à partager le repas de la famille masaï, au pied du Kilimandjaro.
Ce soir-là, le bol de soupe n’a pas le même goût.
La soirée est magique.
Deux familles qui ne parlaient pas la même langue se retrouvent autour du même repas. Les enfants rient ensemble. Les gestes remplacent les mots. La soupe, déjà généreuse grâce aux légumes mêlés à la banane, se charge de tout ce qui se passe autour d’elle.
Karine et Jeff repartent avec ce souvenir-là.
Des années plus tard, revenus en France, ils essaient d’en retrouver quelque chose en cuisine. La douceur des légumes. La rondeur de la banane. Les épices. La coriandre. Une certaine onctuosité. Et surtout cet équilibre impossible à dissocier de la soirée vécue au pied du Kilimandjaro. Il faudra du temps, des essais, des ajustements.
Puis un jour, après une dernière cuillerée, ils se regardent.
La recette est là.
La Soupe Kilimandjaro est née.